Imaginez. Vous êtes à bord d’un navire support pour explorer quelques-uns des plus beaux récifs de la mer Rouge. Après avoir inspecté le garage de la soucoupe, vous partez, équipé de votre appareil photo, pour immortaliser épaves, bancs de poissons et invertébrés. Un scaphandre contenant un mélange suroxygéné vous permet d’optimiser vos plongées à la rencontre des requins. Vous êtes un océanaute. Non vous ne rêvez pas, vous êtes au Soudan. 

Après une escapade dans la zone des 35 mètres, on remonte doucement sur le plateau prolongeant la pointe Sud de Sha’ab Rumi. Ce dernier, exposé au courant, rejoint le récif. Soudain, une masse sombre, informe et mouvante apparaît dans le champ du masque. On se rapproche tranquillement en restant près du fond. Autant pour pallier les effets du courant que par souci de discrétion.  Peu à peu, la masse prend forme. C’est un banc de barracudas, nez au vent. Pas cinq ou six copains en goguette, pas une douzaine non plus. Mais plusieurs dizaines, voire centaines !

Des spectacles comme celui-là deviennent bigrement rares, y compris en mer Rouge et sur les récifs du large. Le souffle coupé, au propre comme au figuré pour ne pas les effrayer, on se rapproche, tout doucement. Ils ne se défilent pas, non, ils défilent, comme à la parade. On finit par être dans le banc, incorporé au groupe. Instants magiques. Il sont tous là, à portée de main, serrés comme des sardines en boîte. Qui regarde qui ? On a la sensation d’être barra parmi les barras, de faire partie de la famille. Une parenthèse irréelle, hors du temps.

Tiens en parlant de ça, s’agirait p’têt de ne pas s’égarer. Il faut rompre le charme, rejoindre le récif. Nous ne sommes hélas pas des poissons. Mais, que vois-je à l’horizon ? Un autre nuage sombre. Cette fois, ce sont des carangues gros yeux. Mais là aussi, il y a toute la smala. Des dizaines et des dizaines qui tourbillonnent, faisant briller leurs flancs argentés dans le soleil. À vous en donner le tournis. Quand on pense que vingt minutes auparavant, on pestait encore intérieurement. Parce que là-bas, au fond, de ces fameux requins marteaux, on n’en avait aperçu que la vague silhouette d’un solitaire, trouillard comme un caniche. Ces bancs de folie ont de quoi vous réconcilier avec un inspecteur des impôts.

Et ce n’est pas fini. Car il faut encore se coltiner la lente et progressive remontée le long de la barrière récifale avec ses perroquets, ses nuages d’anthias orangés, ses gorgones et autres coraux mous. Douce torture que l’on aimerait sans fin. À y réfléchir, le paradis doit un peu ressembler à ça.

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Des Fiat cachées dans l’obscurité

Cela se passe au Soudan. Une destination qui s’ouvre lentement mais sûrement au tourisme plongée. Malgré la crainte que le nom évoque, principalement en raison de son voisin, le Soudan du Sud, beaucoup plus troublé et encore en proie à des guerres intestines. Ce qui n’est plus le cas du Soudan tout court, même si cette nation reste d’une grande pauvreté.

Une croisière débute toujours à Port-Soudan. Rien à voir avec les marinas d’Hurghada ou Safaga. Ici, au plus fort de la saison, il n’y a guère plus d’une douzaine de bateaux qui y opèrent. L’assurance d’être tranquille sur les récifs du large. De ce point de vue, oui c’est vraiment la mer Rouge d’il y a 20 ans.

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Non moins traditionnellement, c’est une épave qui ouvre le bal des festivités. Pas n’importe laquelle, celle de l’Umbria, considérée à juste titre comme l’une des dix plus belles du monde. Cargo mixte de 153 mètres de long construit en 1911, il effectuait des traversées transatlantiques sous le nom de Bahia Blanca. Successivement racheté par les gouvernements argentin, puis italien en 1935, il devient l’Umbria et officie comme transporteur de troupe. En juin 1940, alors que la guerre est déclarée, l’Italie est encore neutre. Le navire est chargé de plusieurs milliers de tonnes de bombes, d’obus, d’armements divers, de matériaux de construction, de véhicules et pièces de rechange pour son dernier voyage. Le 9 juin, il arrive devant Port-Soudan via le canal de Suez, contrôlé par les Britanniques, et contraint de mouiller sur le récif de Wingate par un bateau de la Royal Navy. Le 10 juin, le capitaine de l’Umbria apprend par radio que l’Italie entre en guerre à son tour. Sous couvert d’un exercice d’évacuation, il ordonne alors le sabordage de son navire et de sa cargaison, l’équipage étant évacué.

Aujourd’hui, l’Umbria fait partie du récif et repose, couché sur bâbord entre 3 et 38 mètres de profondeur. Plusieurs plongées sont nécessaires pour apprécier une épave de cette taille, avec des tas de points d’intérêt : les superstructures avec ses bossoirs, l’imposante hélice, les treuils, les coursives, le château et sa cheminée affaissée, les mâts renversés, etc. Sans oublier les cales. Dans l’une, ce sont des sacs de ciment empilés avec débris divers jonchant le sol ; dans l’autre, des rouleaux de câble électrique ; les cales arrière, quant à elles, contiennent encore des bombes. Mais la plus prisée est celle qui abrite, outre des matériaux, les deux carcasses de Fiat 1100 Balilla, cachées dans l’obscurité. Sans parler de la salle des machines, de la cambuse, des toilettes, des innombrables coraux durs ou mous et de toute la faune qui colonise cette épave mythique.

Des récifs protégés

Parcourir tous les sites de plongée du Soudan en 8 jours de croisière est  impossible. Comme en Égypte, il y a donc plusieurs circuits : croisière Nord, Sud ou classique. Cette dernière, outre l’Umbria, nous emmène sur les récifs de Sha’ab Jibda, Sanganeb et Sha’ab Rumi. Le récif de Sanganeb est le plus grand atoll de mer Rouge. Réserve nationale depuis 1990, il a fait l’objet d’une demande de classement au Patrimoine mondial de l’Unesco en 2004. Mesurant 6 km de long sur 2 km de large, il abrite une faune particulièrement riche dont 124 familles de coraux, plusieurs espèces endémiques et plus de 1000 espèces de poissons, mollusques, oursins ou crustacés. L’interdiction de la pêche et la faible fréquentation du site participent à la préservation de cette biodiversité, à commencer par les requins.

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Les plongées s’effectuent à la pointe Nord, plus profonde et propice à l’observation de pélagiques, à la pointe Sud ou son versant Sud-ouest. On peut également y visiter le phare. Construit en 1906 par les Britanniques, à l’origine en métal et aujourd’hui maçonné, il mesure 50 mètres de haut. Depuis la plate-forme de son optique, une vue imprenable sur le récif.

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Sha’ab Rumi est le plus connu en raison de la mission Précontinent II qui s’y est déroulée (lire notre encadré). C’est aussi l’un des plus grands récifs de mer Rouge avec un lagon intérieur abrité du vent. Outre la station de Cousteau sur laquelle se déroulent également des plongées de nuit, on y plonge essentiellement à la pointe Sud qui se prolonge par un grand plateau avant de s’enfoncer vers les abysses.

Si les requins marteaux (halicornes principalement) et les gros perroquets à bosse sont la spécialité du Soudan, rien ne garantit pour autant leur observation dans de bonnes conditions. De même, l’apparition du grand marteau (Sphyrna mokarran) ou d’un soyeux demeure un cadeau de la nature. Faire une fixette là-dessus serait dommage, au risque de passer à côté de toutes les merveilles offertes par ces récifs remarquablement préservés. Sans parler de la population, avec des gens simples et naturels malgré le dénuement, entraperçus le temps d’une escapade trop courte à Port-Soudan. Une virée au Soudan c’est un peu comme une machine à remonter le temps. Et ça fait sacrément du bien.

 

hangar-scooters-precontinent-IISur les traces de Cousteau

Après la mission Diogène (Précontinent I) à Marseille en 1962, avec 2 hommes à 10 mètres de fond durant 7 jours, l’équipe Cousteau organise une opération d’envergure. À cette époque, Russes et Américains consacrent tous leurs efforts à la conquête spatiale. Cousteau, lui, croit à la conquête des océans, alors balbutiante. Pour Précontinent II, sur le récif de Sha’ab Rumi au Soudan, des moyens considérables sont déployés. Il s’agit de faire vivre 5 hommes à 10 mètres de profondeur durant 1 mois pour y étudier tant le milieu que la physiologie hyperbare, 2 hommes séjournant également une semaine à 25 mètres de profondeur. Des plongées profondes en submersibles sont également au programme. Pour mener à bien l’opération, 2 navires sont mobilisés, la Calypso et le Ronaldo. Plus d’une cinquantaine de savants, plongeurs et techniciens vont assembler la maison d’habitation principale, dite “l’étoile de mer” en raison de ses 4 extensions, un hangar pour la soucoupe plongeante “Denise” en forme d’oursin, une habitation profonde, “la fusée”, et un hangar pour les scooters. Une noria de plongeurs est chargée d’approvisionner les habitations et océanautes en gaz, granulés de chaux sodée, nourriture, remonter les spécimens capturés, etc. Des centaines d’expériences y sont menées, des dizaines de plongées en soucoupe jusqu’à 300 mètres de profondeur et des kilomètres de film tournés. Il en résultera un long-métrage, “Le monde sans soleil”. Les habitations ayant été démontées à la fin de l’expérience, aujourd’hui ne subsistent que le garage de la soucoupe plongeante à 10 mètres et le garage aux scooters. On peut également encore voir l’une des 6 cages anti-requins, disséminées sur le récif. Paradoxe, alors que les océanautes craignaient les requins, les plongeurs actuels recherchent leur compagnie. On peut aujourd’hui avoir un sourire moqueur devant la crainte des plongeurs de l’époque, le ton et le sensationnalisme du film contrastant avec les positions actuelles. Il n’empêche, il y a 50 ans tout était déjà là : les plongées à saturation, les mélanges gazeux, les scooters, un submersible profond, les communications sous-marines, les liaisons télévisées, sans parler des équipements de plongée et de cinéma. Ne manquait que le recycleur à l’appel.

Remerciements au TO AMV-Subocéa, tél. 04 95 06 12 39, info@amv-subocea.com, www.amv-subocea.com ; à Dune, tél. 04 88 66 48 13, info@dune-world.com, www.dune-world.fr

Retrouvez le texte et les photos de Daniel Deflorin dans Plongée Magazine n°65

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