Malte ?
Gozo ?
c'est bien beau, mais qu'en pense Le Monde ?
une réponse ici :
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0 ... 759,0.html
Ou Ulysse était un nabot, ou Homère avait une fâcheuse tendance à en rajouter. Dans la caverne de Calypso, le visiteur crie à la mystification, à la mythification. Contraint de visiter les salles à croupetons, il se demande comment le héros de l'Odyssée a pu vivre là sept ans ! Même envoûté par la nymphe, l'effort est surhumain. On aurait menti, inventé.
En rendant à un gardien improvisé la bougie louée 57 centimes d'euros, le gogo peste contre ces écrivains qui charrient. Sans parler de l'exiguïté de la retraite, comment le premier voyageur européen, le bourlingueur de la Méditerranée, serait-il resté cloîtré si longtemps à Gozo, cette île d'à peine 67 km2 ? Quel sortilège pouvait retenir un aventurier de sa trempe ?
Dans le genre qui ne tient pas en place, le touriste se pose là. Homme d'action, il se dit qu'une journée suffit à faire le tour de l'île en voiture. Vingt-quatre heures chrono pour parcourir 7 000 ans d'histoire. La visite pressée débute par les temples de Ggantija, dont les murs hauts de 6 mètres sont antérieurs aux pyramides égyptiennes. Elle se poursuit à travers des noms aux consonances phéniciennes et des vestiges romains, n'oublie pas les réminiscences carthaginoises, byzantines et arabes. Elle rebondit à la citadelle de Victoria, bâtie au XVIe siècle par les chevaliers pour résister aux invasions sarrazines.
Elle s'achève là où elle avait commencé, au port de Mgarr, où les luzzus, bateaux de pêche aux couleurs vives, s'ornent invariablement des deux yeux protecteurs d'Osiris, comme un dernier symbole de cette culture millénaire.
Le ferry est là, prêt à appareiller pour Malte. Mais s'insinue l'idée qu'on est peut-être passé à côté de quelque chose. Monte l'envie de s'attarder un peu plus dans ces paysages sans faste, mais si harmonieux. Le désir également d'en savoir davantage sur ces Gozotains croisés à la va-vite, de comprendre le pourquoi de cet oeil goguenard, posé sur le hussard, appareil photo en bandoulière. Vient l'envie de passer une journée supplémentaire, de se poser un peu, de se reposer. Et même - horreur ! - de perdre quelques heures. Le charme se met à agir.
FORTERESSE DE LA CHRÉTIENTÉ
On retourne alors vers les falaises de Dwejra, surplombant la mer de 100 mètres de haut. On s'écarte un peu du Fungus Rock, surnommé la « Porte d'azur », un spectaculaire pont de pierre jeté sur la mer, mitraillé sous toutes les coutures par les villégiateurs. Quelques centaines de mètres suffisent à retrouver la quiétude. Des pêcheurs ont jeté leur ligne. Quel regret de n'avoir pas emmené sa canne à pêche ! On aurait pu passer avec eux une agréable journée, en priant que rien ne morde qui vienne déranger la contemplation.
Retour à la citadelle. Le pas se fait plus lent, plus paresseux que la première fois. On se prend à musarder. Sur le chemin de ronde, le regard embrasse le paysage. Les villages sont plantés sur les mamelons où se capte l'air marin, leurs rues orientées vers la mer pour happer la fraîcheur du vent. La pierre calcaire se fond dans la terre dont elle est extraite. Seules des églises trop monumentales, comme celle de Xewkija, ou la basilique de Ta Pinu, viennent rompre les agréables proportions.
Forteresse de la chrétienté, Gozo est crénelée de ces édifices religieux. Leurs dimensions et leurs intérieurs baroques sont les témoignages de la foi profonde et démonstrative des habitants. Ici, les maisons portent des noms de saint. Il n'est guère d'intérieur qui ne possède à son entrée un autel surchargé d'images pieuses. Le vendredi de Pâques, dans chaque village, la population endimanchée suit pendant quatre heures les processions religieuses, dans le bruit des lourdes chaînes ou le raclement des croix que traînent des pénitents en cagoule.
Cette ferveur violente, presque sauvage, s'ancre dans l'histoire de cette île qui a longtemps souffert des razzias ottomanes. La religion chrétienne est également une affirmation d'européanité, à 300 kilomètres à peine des côtes nord-africaines. « Nous sommes plus près de l'Italie que de la Tunisie », affirment invariablement et d'un ton vexé les Gozotains à qui on parle géographie.
Le soleil commence à darder. Il est l'heure de s'arrêter chez Rikardu, un estaminet niché dans une rue de la vieille ville. On grimpe à l'étage de ce palais du XVIIIe siècle. La serveuse apporte une grande corbeille de pain frais, la bouteille d'huile d'olive et une assiette aux senteurs méditerranéennes. Le jeu est de faire tenir sur la tartine épaisse et huileuse l'oignon, la tomate et le fromage, avant de la croquer à pleines dents.
Lorsqu'on y est enfin parvenu, essayer à nouveau en y ajoutant les olives et les câpres. Ces agapes peuvent prendre un long moment, qu'importe : l'antique pendule de Rikardu a les aiguilles bloquées sur 6 h 30. Sa fonction est purement ornementale.
Autour, les conversations roulent à l'infini dans cette langue maltaise impénétrable. Les linguistes ont repéré des traces de phénicien et d'arabe. Des bouts d'anglais ou des mots italiens s'échappent parfois, sans que les interlocuteurs se troublent de ces incessants changements d'idiomes. L'accent des Gozotains varie, paraît-il, d'un village à l'autre, à cinq kilomètres de distance, et permet de repérer l'origine de chacun.
« NOUS RESTERONS UNIQUES »
Quelques minutes de conduite à gauche sur les routes étroites, tortueuses et cahoteuses, et voilà Xilendi, tapi dans un repli de la côte. Dans le petit port, les tables des cafés ne désemplissent pas. On y retrouve Mark Busuttil, qui dirige un centre de plongée. Sans qu'il ait été pris de rendez-vous, l'homme interrompt son travail et vient partager un verre et sa passion de Gozo, intarissable sur la beauté des fonds sous-marins et sur la sincérité des gens de cette île. « Nous avons un niveau de vie inférieur à ce qui peut exister ailleurs, mais une qualité de vie supérieure. » Mark se montre prudent sur l'entrée dansl'Europe : la spécificité de son île ne va-t-elle pas en souffrir ?
Giovanna Debono, elle, évoque l'Europe sans crainte. « Nous allons faire partie d'une grande famille, mais je pense qu'en même temps nous resterons uniques », assure la ministre spécifiquement en charge de Gozo au gouvernement maltais. La responsable politique reçoit sans cérémonial, un jour férié, dans sa maison de Nadur. Elle fait visiter les lieux, présente son mari et ses deux enfants, comme s'il s'agissait de la visite d'un ami. « Nous avons su garder notre mode de vie malgré la présence massive d'étrangers, assure-t-elle. Nous saurons préserver notre tranquillité et continuer à prendre notre temps. »
Quelle heure est-il ? Quel jour sommes-nous ? Gozo prend des allures de désert des Tartares ou de rivage des Syrtes. Le temps, le temps précieux, se perd, se dilapide ici. Il se trouve si facilement. Il s'étire comme les ombres du soir sur les salines de Qbajjar. A force de patience, les Gozotains ont fini par le dompter et le faire apprécier au visiteur. « 40 % de nos clients reviennent », avait assuré Victor John Borg, propriétaire de trois des principaux hôtels de l'île. On avait cru à une forfanterie. Pas du tout.
Et si on pouvait vivre sept années ici ? Venu y passer quelques vacances en 1970, Italico Rota s'y est bien installé pour de bon, « prisonnier amoureux » comme le fut Ulysse. Cet Italien a adopté le précepte local : Bilmot, bilmot (lentement, lentement). « La vitesse ici n'existe pas, explique-t-il. Je suis retourné sur la péninsule en 1985. Cette année-là, pour mon anniversaire, j'ai reçu 127 cartes d'amis de Gozo. Les gens d'ici savent vous garder dans leur coeur. »
Et vous garder tout court. Retour à la caverne de Calypso. On s'assoit face à la mer, humant la brise marine un long moment. Heureux comme Ulysse, on apprécie la vue plongeante sur la plage de Ramla, dont le sable orange fait un contraste violent avec le bleu saturé de la mer.
Sept ans ?
Pourquoi pas.