Il était une fois un navire baptisé du nom d'une princesse.
C'était un navire à vapeur, d'une longueur de 76m, jaugeant 1200 tonneaux.

Le « Princess Ena » repose aujourd'hui et à jamais au large et au Sud de Jersey, par environ -42m de profondeur, suite à un incendie survenu le 4 août 1935 sans faire de victime.
Je lui rends visite parfois, et peut-être, un jour, suite au baiser d'un plongeur se sentant une âme de prince charmant, je verrai le navire reprendre vie et jaillir des flots, pour naviguer à jamais sur les océans tel le Hollandais volant.
****
J'ai de la chance : comme l'an passé, l'épave du Princess Ena est prévue sur le planning du centre de plongée Plong'évasion, à Saint-Cast, pendant mon petit séjour annuel en Bretagne. Il s'agit d'une sortie au large à 60 miles de Saint-Cast, et chaque plongeur emporte deux blocs pour les deux plongées de la journée, et un casse-croute.
L'an passé, au mois d'août, je n'avais pas plongé très longtemps sur l'épave que je découvrais ; j'avais seulement fait le tour de la proue, et je m'étais seulement avancé vers la première chaudière ; un fort courant et une grande obscurité nous avait fait craindre de ne pas retrouver le mouillage.
Mais aujourd'hui, le 26 juillet, après un trajet d'environ une heure et demie, Yann scrute attentivement le sondeur et le système GPS, et fait mouiller l'ancre. Il est 12h, déjà ; nous avons perdu un peu de temps à charger tout le matériel, notamment les blocs de 15L (dont quelques nitrox), mais à cette heure ci nous devrions avoir une meilleure luminosité au fond. Les côtes de Jersey apparaissent à l'horizon ; depuis longtemps, les côtes françaises ne sont plus visibles.
Les palanquées sont établies : je plongerai avec Yvan au second tour. En premier plongeront deux autres palanquées, et nous nous mettrons à l'eau lorsque celles-ci seront aux paliers. J'explique à mon binôme que je vais tenter de faire quelques clichés, avec mon compact, sans flash externe (resté à la maison par manque de place dans les bagages). L'an passé, mes photos étaient floues, car j'avais laissé à l'appareil le choix du temps d'exposition (et j'avais eu des temps entre 1/10s et 2s!). Aujourd'hui, je fixe tout : sensibilité iso200, diaphragme ouvert entre 2,5 (le maximum de l'appareil) et 3,2, et temps de pause à 1/30s ou 1/60s. On verra bien ce que ça donne.
Une première palanquée remonte rapidement après son départ, une des plongeuses s'est essoufflée dans le courant, et son binôme peut repartir avec une autre palanquée ; nous voilà prévenus, il y a du courant !
Voilà notre tour ; à la mise à l'eau, nous rejoignons le mouillage en quelques coups de palme. On ne s'y attarde pas, nous descendons sans quitter le bout de yeux ; après quelques mètres, le courant devient plus fort, je préfère tenir le bout pendant la descente pour ménager mes efforts.
Dès -30m de fond, nous apercevons une masse de tôle, dans laquelle je reconnais la proue.

Mon binôme joue le rôle d'éclairagiste et de modèle à la fois ! C'est même une référence d'échelle pour les photos ; mon schtroumpf plongeur (dans ma poche de stab, toujours) est un peu trop riquiqui en l’occurrence.

Nous remontons un fort courant à l'aller, en prenant la direction des chaudières. La visibilité est telle que nous pouvons rester bien au-dessus du fond, cela nous permet d'avoir une vue plus large de l'épave. Mais nous devons palmer assez fort contre le courant et nous ne pouvons pas nous accrocher au fond. Yvan me signale une belle ancre, que j'avais déjà aperçue l'an passé.

Hormis l'étrave, l'épave est complètement disloquée... Remarquez la direction des bulles d'Yvan, emportées par le courant...
Mais à cette profondeur, la narcose nous guette ; qui sait comment on peut réagir quand on est victime des troubles dus à la narcose ?

On distingue un gros treuil parmi ce fatras.
* Jusque là, tout va bien. *
Sous des tôles, des congres nous observent... Ils n'ont pas souvent l'occasion de voir des plongeurs !
* Il ne se doute de rien, pour l'instant. *
Mais il n'y a pas que des tôles à voir, voilà une énorme chaudière, où se rassemblent des lieus et des tacauds en nombre invraisemblable.

En remontant encore vers la poupe, voilà deux autres chaudières un peu plus petites. Ça ne devait pas manquer d'eau chaude pour le thé.

On s'y attarde un peu, mais je renonce rapidement à comprendre le fonctionnement de ces engins !
* Je le sens, on s'en rapproche ! *
Peut-être qu'il s'agit maintenant des machines ?
* Me voilà, mais où te caches-tu, mon précieux ? *
Nous retrouvons une zone de débris difficiles à identifier. Des congres s'y promènent sur le fond.

Ils seraient intimidants pour les plongeurs, s'ils ne se cachaient à notre arrivée.

Nous arrivons sur la poupe, complètement effondrée.
* Aide-moi, mon trésor, mon maître... *
Mais il y a là quelque chose que je voudrais observer de plus près !

C'est une hélice à trois pales à moitié ensablée.
* Mais où est mon précieux, ce n'est pas ça ! *
Pour le retour à la proue, nous nous laissons porter par le courant, et nous pouvons nous accrocher là où nous voulons passer un peu de temps.
* Je vais me fâcher, je veux trouver mon précieux ! *
Nous repassons sur les chaudières, et sur le banc de tacauds.

Allez, les poissons, poussez-vous, on voudrait passer !

Hum, ça fait un sacré puzzle, cette épave...
* Mon précieux, je sens ta présence proche, où es-tu ? *
On continue vers la proue, et vers le mouillage ?

Le voilà, le morceau de la proue, seul relief un peu important qui signale l'épave sur le sondeur du bateau de plongée.

Encore de l'air, pas trop de paliers ? On fait un peu le tour de l'étrave, encore une fois.

L'étrave est couchée, donc le pont est à la verticale, et là aussi, il faudrait faire un peu le ménage !
* Non, ne nous attardons pas ici, partons, je veux mon précieux ! *
On va atteindre 15mn de temps de remontée totale, on est presque à la limite d'air de 80bars fixée.
On remonte ? Hé oui, le temps passe trop vite quand c'est une belle plongée !
Aucune trace de narcose, pour une fois... De toute manière, vous ne croyez pas que je l'aurais avoué ?
Nous déplaçons un peu l'ancre pour faciliter son décrochage par les derniers plongeurs, puis remontons le long de l'anche, tout doucement, des images plein la tête (et l'appareil photo!).
* Non, ne partons pas, je n'ai pas retrouvé mon précieux ! Non !*Une palanquée est déjà en train de patienter aux paliers, au milieu de nos bulles.

Deux bouteilles de secours sont fixées à l'arrière du bateau (oxygène et air) au cas où on manquerait d'air. Mais pour nos 17mn de paliers, à observer quelques cténophores dans le courant, nous nous contentons de ce qui nous reste dans nos blocs 15L.
C'était la première plongée épave de la journée (et puis ma première épave bretonne de l'année).
Je me déséquipe ; je dois faire attention à mon alliance, qui a tendance à partir quand je retire mes gants de plongée, il ne faudrait pas que je perde ce précieux anneau.
Après un pique nique convivial sous le soleil breton, nous avons tous pris des couleurs rougeâtres... Soleil, ou boisson ?
Une seconde plongée nous attendait...