Au large de Jersey, un bateau de plongeurs gaulois vient de quitter le site de l'épave du Princess Ena. Il rejoint rapidement le site suivant, celui de l'épave du démineur allemand M343, coulé en 1944 quelques miles plus loin, toujours en vue des côtes de l'île anglaise. Grâce aux coordonnées GPS, cela aurait dû être simple, mais le sondeur n'indique pas de point haut remarquable, et après avoir tourné autour du point connu en coordonnées, nous nous résolvons à jeter l'ancre sans avoir la certitude d'être vraiment sur l'épave.
Mais c'est l'heure du déjeuner, nous sommes même un peu en retard, il est 14h ! Moi cela me va bien, je retrouve mes horaires catalans. Chacun a amené son casse croute, moi j'ai deux sandwichs improvisés en hâte et une bouteille d'eau, pas vraiment un repas de fête ! Mais sur un semi-rigide BWA de 8,60m où les blocs prennent toute la place, on ne peut raisonnablement pas tous emporter une glacière.
L'océan est calme, une mouette s'est posée sur l'eau non loin de nous ; osera-t-elle quémander un bout de pain ? On la tente en lui lançant quelques miettes, ce qui a pour effet de la faire fuir. Parfois, dans la vraie vie, ça ne se passe pas comme dans les dessins animés.
Et puis c'est l'attente, car après notre première plongée profonde, nos ordinateurs annoncent de longues durées de désaturation ; nous devons passer le temps, et on se re partage l'espace du navire, pour une petite sieste, bercés par le clapot. Je m'allonge sur le boudin bâbord, le chapeau sur la tête pour me protéger du soleil breton.
Quatre heures d'intervalle surface s'écoulent ; certains ont le pif tout rouge, brûlé par le soleil. Mon binôme Yvan a du mal à digérer son repas et renvoie à la mer son déjeuner. Je m'inquiète un peu pour mon binôme qui se sent pourtant bien mieux après avoir appâté les poissons.
Je peste quelques minutes contre moi-même et mon détendeur avec une fixation étrier qui m'empêche d'utiliser les blocs nitrox (en M26 + adaptateur DIN). Tant pis, nous ferons de longs paliers... Mais je prends la décision de convertir mon détendeur en DIN prochainement pour contrer cette satanée norme française M26 ! Finalement, plusieurs blocs nitrox ne seront pas utilisés sur le bateau pour cette raison, certains plongeurs ayant même deux détendeurs avec des normes de fixation différentes.
Nous voilà désignés pour partir en éclaireurs : si l'ancre n'est pas sur l'épave, nous devons remonter le signaler au bateau pour entreprendre de nouvelles recherches. Nous n'avons pas beaucoup d'informations sur cette épave : un démineur, cassé en deux, par environ -40m de profondeur (ça dépend de la marée)...
Il devait ressembler à cela dans ses beaux jours :

Yvan et moi descendons dans une eau bien plus chargée de plancton que dans la matinée ; mais la visibilité reste correcte quand nous arrivons sur un fond de gravier, à -38m, avec quelques roches autour de nous... Il y a un peu de courant au fond, mais rien de comparable à ce qu'il y avait le matin sur le Princess Ena.
Yvan me fait signe de remonter ; je lui fais signe qu'on va chercher un peu, je suis optimiste : l'ancre a visiblement un peu trainé sur le fond. Nous partons dans le prolongement du mouillage.
Une pièce assez grosse va nous servir de repère pour retrouver le mouillage. Un machin ou un bidule, je suis bien incapable de l'identifier.

Peu à peu, voilà des morceaux de tôles, des restes d'épave sans doute possible.
Un premier homard joue parfaitement son rôle de gardien de l'épave. Vous avez vos tickets ?

Tu nous laisses passer, Monsieur le homard ? On visite.
À quelques mètres plus loin, apparaît un banc de tacauds puis un beau morceau de l'épave, posé à plat sur le fond.

Il doit s'agir de la partie arrière du démineur, assez basse.
Une araignée se promène, verte sur tôle verte...

Nous sommes dans un univers monochrome à base de vert !
Il y a une collection de cordages sur le pont.

Et là, est-ce un obus, en forme de gros suppositoire ?

Nous passons sur une partie complètement effondrée...

… et retrouvons une forme encore debout, avec les restes d'un treuil.

Cela ressemble plus aujourd'hui à une péniche qu'à un navire de guerre !

Où sont donc passés les canons ? Et la légendaire qualité allemande ?

La poupe est effondrée et nous ne voyons pas de trace des hélices. Mais j'ai du mal à m'y retrouver... Comme pour le Princess Ena, une seconde plongée devrait me permettre de mieux rassembler les pièces du puzzle.
Faisons demi-tour, il y a un autre morceau plus loin !

Là, l'épave est fortement inclinée, et plus élevée, il doit s'agir de la proue.

Les congres se cachent dans leur tanière. Ont-ils peur de nous ?

Une vieille tachetée (dois-je préciser que c'est un poisson?) joue à cache cache.

Là, elle a gagné, je ne vois pas où elle est partie !

Nous tournons un peu en rond, désorientés. Pourtant, il faudra bien retrouver le mouillage !
Mais voilà des silhouettes fantomatiques qui s'approchent... Maman !
Mais c'est juste une autre palanquée a rejoint la poupe. Nous ne sommes plus seuls.

Est-ce un autre congre, caché dans la coque ?

Les épaves bretonnes sont toujours le refuge de gros congres, mais quel est l'heure de leur promenade ?
Ici, il ne reste que l'ossature de la coque, comme les grosses arêtes d'un poisson géant !

Je sens Yvan qui s'impatiente, nous avons encore de l'air, 100 bars, mais la durée des paliers augmente de plus en plus rapidement sur nos ordinateurs de plongée...

Retrouvons le mouillage... Non, ce n'est pas par là.

Ni là non plus !

Mais ce coin là me rappelle quelque chose ! On voit la chaîne du mouillage un peu plus loin.

Je regarde mon ordinateur de plongée, qui affiche maintenant 24mn de temps de remontée ! Gloups...
On ne tarde pas trop maintenant, c'est par là.

Nous remontons lentement le long du mouillage ; il nous reste 80 bars, et... encore 24mn de paliers. Les programmeurs des ordinateurs de plongée sont des farceurs !
Et c'est la longue attente, suspendu à un fil.
La dernière palanquée, avec Yann et son gros appareil photo, descend et nous dépasse ; je fais signe à Yann de continuer dans le prolongement du mouillage.
Les eaux sont fortement chargées de particules ; nous sommes quasiment à l'étale, et le phyto-plancton remonte profiter des rayons du soleil.
Le zoo-plancton aussi, avec des cténophores et des jolies méduses pelagia aux longs filaments urticants :

Les minutes passent tranquillement. Un courant se lève peu à peu, certainement lié aux marées. Mais les manomètres ne nous font pas de cadeau : il reste 4 mn de paliers, et le bloc d'Yvan est presque vide ; le mien devrait aller juste, et je n'aurai peut-être pas assez pour en fournir aussi à Yvan.
Mais nous sommes sous le bateau, et à l'arrière il y a deux blocs de secours au pendeur (oxygène et air).

Nous abandonnons le mouillage, nous laissant porter par le courant. Et si les blocs de secours n'étaient plus à l'arrière, s'ils avaient été remontés, et si le courant nous empêchait de revenir au mouillage s'il n'y avait plus les blocs de secours. Et si ?
Mais les blocs de secours sont là ; j'ouvre le bloc d'oxygène et fait signe à Yvan d'y respirer ; un peu d'O2 pur ne peut pas faire de mal après deux plongées profondes. Les blocs sont lestés par deux ceintures de plomb, et malgré le courant, nous pouvons nous tenir au bloc de sécurité sans être ballottés dans le courant.
Les paliers interminables sont enfin terminés ! Je referme le bloc d'O2, puis nous remontons sur le bateau, il ne manque plus que la palanquée du pilote Yann qui nous rejoint peu de temps après.
Nous sommes tous enchantés par cette seconde épave, presque autant que par le Princess Ena, malgré une visibilité un peu moins bonne.
Et c'est le long retour vers les côtes françaises ; la vitesse du bateau m'amène à préférer mon bonnet à mon chapeau de cowboy touriste. Et j'ai le soleil de face tout le temps du retour, jusqu'au port de Saint-Cast, où j'arrive, moi aussi, le pif tout rouge !
