Nord Sulawesi : des plongeurs pour la science

 

L’association Peau-Bleue organise ses “Voyages Bio Sous-Marine” d’éco-volontariat scientifique depuis maintenant dix ans. Mais cette fois-ci, avec la mission Fish-Watch en Nord Sulawesi, c’est à l’Everest de la biodiversité marine qu’elle s’est attaquée !

La plongée est une chance unique d’approcher une vie sauvage accessible, magnifique, et si menacée ! Pour mieux comprendre et protéger ce trésor, nombre de plongeurs amateurs souhaitent aujourd’hui mettre leur passion au service de la connaissance de l’environnement marin. C’est dans cette logique de science participative qu’a été organisée cette expédition ambitieuse, au cœur du triangle d’or de la biodiversité marine.

Si nous nous sommes engagés dans le projet un peu fou de recenser les peuplements de poissons les plus diversifiés au monde, ce n’est pas pour figurer dans le Livre des Records, mais parce qu’on avait besoin de nous sur place : à Lembeh pour aider le centre Critters@Lembeh à analyser les communautés de poissons du détroit ; à Tumbak pour apporter aux villageois et à l’association Acroporis des informations sur l’état du récif et de la faune. L’objectif global de l’expédition était donc d’apporter notre appui à des projets locaux de préservation et de gestion durable de l’environnement marin, en collectant des données scientifiques pertinentes.

Nous sommes partis à 17, épaulés sur place par trois guides de plongée de Critters@Lembeh et trois étudiants indonésiens (encadrés par Yoan Parizot de l’association Acroporis), armés pour quelques-uns de compétences en ichtyologie, pour la plupart de leur seule bonne volonté, et pour tous, de courage et de passion !

 

Détroit de Lembeh: un lieu mythique et vulnérable

Coincé entre l’île du même nom et la péninsule du Nord Sulawesi, le détroit de Lembeh offre des conditions d’environnement et d’habitat très particulières. L’eau riche en nutriments (et donc pas toujours claire) et la dominance de fonds sédimentaires (le fameux sable noir) sont propices aux “critters” (“créatures” en américain) qui ont fait la célébrité de la région. Mais à côté de ces champions de la bizarrerie, se trouve une ichtyofaune plus “ordinaire”, incroyablement riche et variée.

Zone de passage des bateaux, zone de pêche, le détroit de Lembeh est aussi un lieu de fort développement démographique et touristique. Le centre de plongée Critters@Lembeh, associé au Lembeh Resort, milite pour un tourisme de plongée durable, contribuant à la préservation de l’environnement et des ressources marines pour les communautés locales. Le centre a, entre autres, installé des récifs artificiels variés devant le Lembeh Resort, pour tenter de faire revenir les poissons sur ce site un peu trop pêché.

Notre mission était de recenser les diverses espèces de poissons, selon la méthodologie “Fish-Watch” mise au point par Peau-Bleue* et expérimentée avec succès en mer Rouge et dans l’océan Indien (Oman et Madagascar). La procédure est en fait très simple : les plongeurs parcourent la zone étudiée en notant toutes les espèces présentes dans chacun des habitats préalablement définis. Plus facile à dire qu’à faire ! Il faut un peu de temps avant de maîtriser la méthode. Et pour identifier des centaines d’espèces de poissons, mieux vaut se partager le travail. Ainsi, après deux jours de formation, l’équipe, prise dans son ensemble, commence à être efficace. Mais que les journées sont chargées ! Outre les trois longues plongées par jour, les participants passent des heures à débriefer leurs observations (notes sur les ardoises, photos), à vérifier ou chercher l’identité des espèces rencontrées…

En 5 jours de travail effectif, les 20 plongeurs ont recensé 410 espèces sur les deux sites étudiés (voir encadré “Résultats scientifiques”), en développant un “effort d’observation” colossal : plus de 240 heures de plongées cumulées ! Et c’est sans doute là la grande force des sciences participatives : la capacité à rassembler un fort potentiel d’observation sur un temps court, ce que les scientifiques “institutionnels” sont en général incapables de réaliser.

 

Tumbak : voyage en terre inconnue

Après 7 jours passés à Lembeh, c’est en bateau que nous nous dirigeons vers Tumbak. Il faut arriver par la mer à Tumbak, ce village du bout du monde, perché sur pilotis, littéralement sur l’eau ! Ses habitants sont les gitans de la mer, les fameux Badjos, pêcheurs nés, récemment sédentarisés. La communauté s’est un peu métissée depuis les origines, mais le village reste une exception culturelle dans la région.

Les Badjos n’ayant que la pratique de la pêche pour survivre, les alentours de Tumbak ont longtemps souffert d’une surpêche chronique. Grâce à Acroporis, les méthodes les plus ravageuses – dynamite, cyanure – semblent désormais éradiquées, mais la ressource se raréfie et les villageois prennent conscience de la nécessité d’exploiter la mer autrement. Une démarche qu’Acroporis accompagne depuis 2006, sans jamais se substituer à eux.

Alors que les volontaires d’Acroporis ont dû explorer le secteur en apnée, Peau-Bleue a pu mettre sur pied une logistique plongée pour explorer les fonds au-delà de 6 mètres. Nous nous sommes appuyés pour cela sur le centre Critters@Buyat (dépendant de Critters@Lembeh), qui accueille les plongeurs à Buyat, à une heure de bateau vers le Sud.

Les poissons ont été recensés, par grandes catégories, avec une méthode de transects : un binôme parcourt une bande de fond marin de 5 mètres de large, à profondeur constante, pendant 5 minutes ; il doit noter la présence de chacune des 25 catégories de poissons sélectionnées, réparties en diverses classes de taille, ainsi que divers paramètres décrivant l’environnement. Après 210 heures de plongées cumulées et 312 transects effectués, 13 sites ont été caractérisés en termes d’environnement et de peuplements de poissons. Ces données (voir encadré “Résultats scientifiques”) ont été analysées par Anthony Binst dans le cadre de son stage de Master, avec l’appui du laboratoire ECOMERS de l’Université de Nice, et ont fait l’objet d’un rapport, transmis à Acroporis et aux partenaires indonésiens.

Vingt paires d’yeux sous la mer, certains novices en ichtyologie, ont appris à voir, identifier, nommer des centaines d’espèces de poissons, à percevoir les minuscules, les discrets, les presque identiques, à ne pas effrayer les timides. Et ce faisant, ces vingt paires d’yeux ont vu beaucoup plus et mieux qu’ils n’avaient jamais vu. Nouveaux pionniers du monde sous-marin, ils ont exploré, décrit, analysé des zones nouvelles de la baie de Tumbak, repoussant ainsi les frontières du monde connu.

* Pour participer à une mission scientifique de l’association Peau-Bleue, renseignez-vous sur le site www.peaubleue.org ou écrivez à bio.marine@wanadoo.fr

 

QUELS RÉSULTATS SCIENTIFIQUES ?

– À Lembeh, 324 espèces de poissons ont été recensées sur le House Reef du Lembeh Resort, contre 261 sur le site de Nudi Falls, de l’autre côté du détroit. La différence entre les deux sites est due en partie à l’étendue des zones prospectées (deux fois moindre à Nudi Falls), mais aussi à une plus grande diversité d’habitats sur le House Reef. En regardant de plus près les résultats par habitats pour ce dernier site (voir graphique), on constate une diversité d’espèces plus forte dans les secteurs récifaux que sur les fonds meubles (sable, débris). Cela dit, même sur le sable, la diversité est stupéfiante : 81 espèces, c’est plus que ce que l’on peut espérer sur le plus riche de nos sites méditerranéens ! La faible diversité observée sur les récifs artificiels est en partie liée à leur surface réduite par rapport aux habitats naturels ; les espèces qu’on y rencontre sont, à trois exceptions près, également présentes dans l’habitat “récif profond”. Ainsi, dans le contexte du House Reef, l’apport des récifs artificiels en termes de “fixation de poissons” ne semble pas très déterminant.

– À Tumbak, nous disposons désormais, sur chacun des sites expertisés, de descripteurs des peuplements de poissons (les 25 catégories prédéfinies, mais aussi les classes de taille), et de divers descripteurs de l’environnement et du “paysage” (“seascape”). Leur analyse a permis d’indiquer aux gestionnaires locaux les sites les plus favorables selon divers axes de préservation possibles : réhabilitation du récif, protection des secteurs de recrutement des juvéniles, protection de sites favorables aux grands reproducteurs… Parmi les secteurs favorables, on peut en particulier retenir les deux sites de l’îlot de Baling Baling, qui présentent aussi l’avantage d’être visibles du village, ce qui permettrait une meilleure surveillance par la communauté toute entière.

 

TÉMOIGNAGE

Anthony Binst est étudiant en Master de biologie marine : « C’est en cherchant un sujet de stage pour mon Master que j’ai eu vent de la mission de l’association Peau-Bleue en Nord Sulawesi. Régler les problèmes financiers que pose une telle aventure n’a pas été simple, mais les partenaires du projet ont tout fait pour m’y aider (merci à Peau-Bleue, ECOMERS, Blue Lagoon, Aqua Lung et Lembeh Resort).

Le principal objectif de mon stage était d’analyser les résultats de l’expertise de divers sites autour de Tumbak. Ainsi, la première semaine à Lembeh a surtout eu pour moi valeur d’entraînement. J’ai pu comprendre, analyser et mieux cerner le milieu dans lequel je plonge depuis des années. Quel changement ! Je ne pourrai plus jamais plonger pareil : faune, flore, technique, tant de connaissances acquises en si peu de temps…

À Tumbak, j’avais pour rôle de gérer l’organisation scientifique sur un des deux bateaux. Pas évident, du haut de mes 21 ans, face à un groupe de plongeurs expérimentés… Et le soir, je devais encore m’assurer que les informations de la journée étaient bien retranscrites. De 7 h à minuit, une vie à 200 à l’heure ! Avec pour seul exutoire la photo sous-marine lors de la troisième plongée (loisir) de la journée. Épuisant, mais tellement passionnant…

Pendant mon travail d’analyse des données au laboratoire ECOMERS, se déroulait le sommet de la Terre Rio+20. Obama, Merkel et Cameron absents ! Les politiques et associations environnementalistes semblaient « ne pas avoir trouvé de compromis » ! C’était donc reparti pour des années d’attentisme et de surexploitation des ressources marines… Je me dis que l’avenir promis par « Une mer sans poisson », livre de Philippe Cury, n’est peut-être pas si improbable que cela. Alors que faire ? Repartir au plus vite, contribuer chacun à sa manière et à son échelle, comme à Tumbak, à sauver les océans. La multiplication de petites actions locales pour aboutir, un jour, à une évolution générale de notre mode de vie, de consommation… »

 

ILS EN ÉTAIENT

La mission Fish-Watch 2012 en Nord Sulawesi a impliqué 15 plongeurs éco-volontaires (Sophie Camard, Marie-France Choulat, Geneviève & Philippe Couillaux, Bernard Garstecki, Sylvie Huet, Sylvie Louisy, Claire Marzet, Patrick Noël, Elodie & Xavier Perrigaud, Evelyne & Lionel Peyroutou, Claude & Josiane Wacquant) sous la direction scientifique de Patrick Louisy, secondé par Anthony Binst. Il faut aussi saluer la participation au travail de terrain de trois guides locaux (Catherine Jacobs, Fandy Sangi, Hendrikwan Daluwu), dont l’aide a été déterminante.

Dans la région de Tumbak, la mission a été organisée en partenariat avec l’association Acroporis, représentée sur place par Yoan Parizot ; dans ce cadre, trois étudiants indonésiens (Sormin Hartarto, Mambu Ronald, Davidson Rato Nono) ont pu participer à nos plongées, et acquérir ainsi une expérience scientifique de terrain.

L’association Peau-Bleue souhaite également remercier l’agence de voyages plongée Blue Lagoon, le Lembeh Resort et le centre de plongée Critters@Lembeh / Critters@Buyat qui, avec un grand professionnalisme, ont considérablement facilité le déroulement de cette mission.

 

FICHE BIO : L’HIPPOCAMPE PYGMÉE DES GORGONES

Comment le reconnaître

Le meilleur critère pour reconnaître un hippocampe pygmée ? Vous ne le voyez pas quand on vous le montre ! Outre ses dimensions lilliputiennes, l’animal pratique en effet l’homotypie et l’homochromie en virtuose. Guère plus épais que les branches de la gorgone qui l’abrite, ce mini-hippocampe tout en rondeurs est couvert de tubercules évoquant à s’y méprendre les polypes rétractés de son hôte. Même ses yeux et son court museau participent à l’illusion ! Et sa coloration, en nuances de gris et rose ou orangé, rehaussée de teintes plus vives sur les tubercules et de dessins annelés sur la queue, complète ce camouflage.

Comment le voir

Pour le dénicher, vous devez d’abord trouver son habitat : des gorgones Muricella, dont les couleurs vont du gris rosé au jaune orangé. Et pour trouver ces gorgones, explorez les pentes ou tombants exposés aux courants, le plus souvent au-delà de 20 mètres. Si vous avez vraiment l’œil, peut-être que ce discret locataire se comporte volontiers en voyou indélicat, subtilisant du bout des lèvres les micro-crustacés capturés par les polypes de sa gorgone d’accueil…

Mode de reproduction

Comme nombre d’autres hippocampes, le petit acrobate des gorgones semble vivre en couple, probablement monogame. C’est le mâle qui porte les œufs pondus par la femelle, mais contrairement à ses cousins, dont la poche incubatrice est située sous la queue en arrière de l’anus, il les incube dans son abdomen. Après environ 2 semaines de gestation, il met bas quelques dizaines d’alevins. Ces larves, longues de 2 mm, se dispersent en pleine eau.

Menaces

Les hippocampes pygmées ne font aujourd’hui l’objet d’aucune pêche ciblée. Ils seraient cependant très affectés par une dégradation de leur habitat qui menacerait la survie de leurs gorgones-hôtes. Mais le danger le plus concret, c’est celui des plongeurs qui les admirent et les photographient : stress dû aux lampes et flashs, et dégradation de leur environnement (coups de palmes, manipulation intempestive de la gorgone…).

 

FICHE D’IDENTITÉ

Hippocampus bargibanti

Embranchement : Vertébrés

Classe : Actinoptérygiens (poissons à nageoires rayonnées)

Ordre : Syngnathiformes

Famille : Syngnathidés

Taille : 2 à 2,4 cm de la couronne au bout de la queue

Répartition : Pacifique Ouest de la Nouvelle-Calédonie au Sud du Japon, jusqu’à Bali à l’Ouest

 

LA TRIBU DE PYGMÉES

Le premier hippocampe pygmée fut découvert accidentellement, sur une gorgone collectée par l’aquarium de Nouméa, en Nouvelle-Calédonie. Une totale surprise ! Qui aurait pu imaginer un hippocampe aussi minuscule ? Mais depuis, ce sont pas moins de 8 espèces naines qui ont été décrites, certaines ne dépassant pas 10 mm ! La meilleure région pour les rencontrer ? De l’Indonésie aux Philippines et au Pacifique Ouest. Outre Hippocampus bargibanti, vous pourrez y croiser, par exemple, H. denise, un autre habitant des gorgones mais au corps plus grêle, H. pontohi, d’un blanc ombré de doré et de rouge, ou H. severnsi, qui lui ressemble beaucoup mais en brun, ces deux derniers se trouvant souvent sur des hydraires, des algues ou des bryozoaires ramifiés.

 

Texte Sylvie et Patrick Louisy, avec le concours d’Anthony Binst, photos Patrick Louisy

 

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